carnets de voyages. randonnées pédestres ou VTT. les coups de cœurs devant les grands ou petits espaces. Islande - Pyrénées- Egypte - Ardèche - Paris -Argentine - Espagne - Vietnam - Cambodge.
Par AlbumRJ
Du Technicentre à l’auto-entrepreneur.
T’es abonné à « Et voilà le
travail », association culturelle de Pantin qui te permet de visiter des entreprises. Tu aimes plonger dans les souvenirs vivants ou passés des ambiances d’usines. Rechercher les traces du
travail solidaire, du travail qui donne du sens à l’individu. Opportunité de visiter le « Technicentre est Européen », là où se fait la maintenance des TGV qui circulent à partir de la
Gare de l’Est, et de quelques « Corail ». Tu connais bien le coin. Tu y es passé des centaines de fois sur ton VTT en suivant la piste du canal de l’Ourcq. C’est entre Pantin et
Bobigny. T’avais « surveillé » les travaux de dimanche en dimanche (à l’époque tu bossais »). D’abord la destruction d’anciens bâtiments des ateliers de l’Ourcq, l’arrachage des
vieux rails. Il y avait encore des wagons rouillés qui servaient de vestiaires, de locaux divers. Des deuxièmes classes "déclassés" verts pouilleux. Puis ce fut le nivellement en même
temps que le béton arraché était concassé et allait servir de remblais. Ensuite d’immenses poutres métalliques ont été agencées. Tu voyais que c’était du lourd. Enfin les murs occultèrent
ton champ de vision.
Plus d’un an avant que le bâtiment affiche son titre « Technicentre ». L’année dernière ils ont fait un parking devant la grille d’entrée qui dévie la piste cyclable.
Sur qu’il y a du y avoir un docu à la télé, mais t’es pas trop télé, surtout docu. T’avais rencontré un type (lire : « les entrepôts du canal de l'Ourcq ») qui avait déjà visité et vu l’atelier où une rame TGV est soulevée d’un seul tenant pour permettre les gros travaux tels que l’échange d’un bogie. Quand tu reçois ta convocation, tu vibres, tu renifles déjà la vieille odeur de cambouis. Ce lundi devant la grille secondaire nous ne sommes pas une dizaine. Un seul ancien mécano SNCF, la moitié de jeunes femmes et hommes qui prendront des notes sur l’organisation logistique, questionneront sur des trucs auxquels tu n’aurais pas pensé, tel le sable soufflé devant les roues pour le freinage.
Première déception, photos interdites : pas d’image d’un train suspendu.
Deuxième déception : la stagiaire assistante communication, ne connaît du « Technicentre » que ce qui est écrit dans sa double page. Les trois cents hectares du site, les 600 hommes employés en trois huit. Le rythme des visites : des quotidiennes une heure, aux grandes révisions tous les x millions de km. Aucune anecdote croustillante te racontant le train cabossé, arrivé là on ne sait comment et reparti quelques jours après sur l’aventure des rails. Pas de légende d’ouvriers héroïques qui te démontent les essieux clés d’une main, pied bloquant un frein imaginaire, la casquette noire essuyant la graisse coulant du bogie blessé, le mouchoir à carreaux sur le nez. Tout est clean comme un labo d’électronique…
Troisième déception : aujourd’hui c’est lundi, c’est jour de pointe pour le trafic TGV, les hangars sont presque vides.
On entre quand même. Début par la logistique. Le petit papier de notre assistante devait être bien écrit, c’est là quelle nous donnera le plus de détails: sur le robot de stockage des pièces de rechange, commandé par un ordinateur. Plus de dix mètres de haut et partout des affiches « ne pas toucher la sécurité d’urgence sous peine de panne ». Ouf ! Retour dans le réel, le mode panne » est encore un état fréquent des automates…
Nous visitons les deux hangars, le « six voies » avec les ponts pour les visites quotidiennes ou simples. Une équipe de techniciens est dans la fosse, peu de graisse, beaucoup de bancs de tests électroniques. Ici ou là une tôle est dévissée, la lumière d’une baladeuse furette les cavités. Enfin le petit atelier ou l’on refait les patins des pantographes : cuivre et carbone. Le « trois voies » avec les pylônes équipés de vérins pour hisser la rame. Mais tout est vide…
Moins d’une heure, on est déjà dehors, trois photos des espaces techniques. Quelques paroles rassurantes : tous les techniciens sont formés ici. Ils appartiennent à la SNCF. Ils ont sur le site les locaux habituels avec le CE, le restaurant et la médecine du travail.
Cinq kilomètres tranquilles à pied pour rentrer chez toi. Il fait beau soleil le long du canal, c’est agréable. C’est lundi, bientôt midi, devant la BNP installée aux Grands Moulins de Pantin des joggers s’élancent, le lycée éparpille sa jeunesse, t’appelles ton fils pour prendre des nouvelles. Oui, il a bossé tout le week-end. Encore « une livraison importante !» -« ça a marché ? – oui ça tourne ! Il y a toujours un truc qui pète, mais c’était rien ! Ça roule. – tu récupères tes week-end ? – Papa, depuis les trente-cinq heures, tu sais bien qu’il n’y a plus d’horaire, plus de récupération, juste les RTT à condition que tu sois joignable. Un seul critère, tes objectifs ! »
Tu repenses au bouquin de Françoise Aubenas. Même les « techniciens de surface » ils sont à "l’objectif", indépendamment du temps nécessaire, pire que le salaire aux pièces des années soixante. Jamais dire « non », accepter toutes les contraintes. Dans le journal tu lis encore des articles sur les suicides à France Télécom. Une entreprise traditionnelle, ça produit encore de l’écho… Mais de tous ceux dont Aubenas dit qu’ils ne reviennent pas, qu’on n’a plus jamais de nouvelles, qui s’enquiert de ce qu’ils sont devenus? Si eux aussi dans leur misère et leur solitude ne se sont pas suicidés ?
Ton fils a encore du po. Une grande boite. Ça a été dur d’y entrer. Maintenant il subit les contraintes qui parfois lui pourrissent la vie, avec résignation : pas le choix. Mais il a encore des moments de satisfactions. Comment vont s’en sortir les jeunes à qui maintenant, pour deux mois de boulot, on demande un statut d’auto-entrepreneur ? Même pas un CDD, ni intérim ! Tu vas sur le site des auto-entrepreneurs, tu vois que la protection sociale est encore plus fragile. Deux chapitres sur la retraite, les impôts. Mais rien sur le chômage (ou je n'ai pas trouvé), les congés payés, les mutuelles de santé… A la radio à midi un reportage sur les auto-entrepreneurs dans la restauration : métier « faire la plonge ». Comme ça le patron du restau n’est pas responsable si l’auto entrepreneur utilise un personnel sans papier ! Fallait le trouver ça ! Hein !
Avec ce truc là, bientôt plus de chômeurs, que des auto-entrepreneurs en rupture de charge et qui abandonnent…
Finalement cette visite « aseptisé » du Technicentre t’a rendu évidente cette dichotomie entre les métiers « protégés » avec des statuts ad-hoc, et les vrais prolétaires aux deux extrêmes de la chaine : les précaires de chez précaires où trouver du travail se fait au jour le jour, et les pressurisés en col blanc qui n’ont plus le temps de vivre.
Plus de force, de révolte, plus de vote !
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