12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 00:14

L’empreinte et le mauvais Gaulois.

 

17 image sans empreinte« Vous êtes un mauvais Gaulois ! »

L’invective te bloque. L’homme qui t’avait interpellé, demandé de l’attendre, te plante là ! « Mauvais gaulois ! » Au milieu du pont SNCF de la rue Riquet tu restes pantois, sans savoir quoi penser. La large carrure emmitouflée dans le blouson rouge délavé, le bonnet pointu planté au-dessus de la tête, il te tourne le dos et sa démarche l’instant d’avant si hésitante, le propulse de toute son énergie dans la rue d’Aubervilliers. 

 

Mauvais Gaulois, réfléchis !

Ça faisait quatre jours que tu ne bougeais pas, la neige t’avait tiré de ta mélancolie, fallait que tu dépasses cette gène qui te faisait trainer la jambe. Quand même quelques photos enneigées, te laisser chatouiller par les flocons,  sentir le froid te mordiller la joue. Le cri de la neige qu’on écrase ! C’est vrai, ça, es-tu encore capable de laisser ton empreinte ?

L’autre jour, le collègue qui ne te voit pas, ça t’a surpris. Quand tu déambules, tu vérifies dans les vitrines si tu te vois encore. Transparent au point de n’avoir plus de reflet de vie…

T’entends encore le bruit qu’ils faisaient sur l’empreinte carbone. L’empreinte carbone, c’est invisible, presque fumeux. Toi, tu penses à ton empreinte sociale, depuis qu’ils t’ont débranché du flux du travail, désactivé, satellisé dans la nébuleuse des « ayants droits ». Tu vérifies ta carte d’identité, il y a ta photo, ton empreinte, t’existes sur le papier. Mais si ta respiration, tes gestes quotidiens,  tes envies,  tes petits regrets, ton attention pour ceux qui t’aiment,  ne produisent qu’une « empreinte carbone », tu deviens un polluant, non ? Tu ne produis plus, tu n’es plus visible, en plus ta jambe te gonfle, et tu dois faire gaffe à ton empreinte !

 

Mauvais Gaulois, pourquoi  te trouves-tu là ?

T’avais gouté le supplice de la roue !

Par un beau matin de neige, au début de ta retraite, t’avais projeté une vraie belle ballade dans les Pyrénées. Le guide avec qui tu en  parles, pendant un stage de raquettes autour de « Gavarnie » te regarde :

-         «Si t’es dans mon groupe, avant de monter dans mon bus, à la gare, je te fais faire ces exercices ! ».

Il te tend une feuille avec des pompes, des flexions,  des torsions. Tant de dizaines de chaque  en une  minute ou deux…

Donc rentré chez toi, tu prends ton vélo : neige ou pluie tu pédales, t’arrêtes dans un bois et fais ta série d’exercices. Progressif hein ! Pas tout d’un coup ! Sauf que ce jour là il faisait si froid, que quand tu fais ta première pompe, l’épaule bien gelée, tu tombes dans la neige. Tendinite ! Dix huit mois de réparation. T’imagines que je fais gaffe aujourd’hui. Le kiné de ton quartier observe cinq minutes tes réactions à certains mouvements, ça craque et c’est douloureux. Il se  décide pour l’électricité. Il t’entoure l’épaule avec une grosse courroie, te serre bien sur plusieurs tours, branche sur un générateur : « ça va vous chauffer ! Je reviens… » Pas deux minutes, t’as l’impression d’une électrolyse, et que toute ta carcasse se ballade d’une électrode à l’autre ! Ça te brule, ça t’oppresse, t’appelles ! Le gars te débranche, quand il enlève la courroie ton épaule convulse. T’imagines bien maintenant  la sensation sur  la « chaise électrique ».

La semaine dernière, « ton rééquilibrage vertébral », te fait marcher de travers. T’en parles à ta nouvelle kiné, une femme douce et attentionnée, qui ne te manipule qu’en expliquant bien ce qu’elle fait. Quand tu déroules ton scénario, elle décide que tout est raide du bassin aux orteils, que t’es plus droit, qu’il faut corriger ça ! Petits échauffements, étirements patients, rotations précautionneuses des articulations. « Laissez moi prendre votre jambe sous le genou, relâchez bien, laissez vous conduire sans résister ! »

« Ah ! Ah… » Tu piges pourquoi  on cuit les poulets avant de leur arracher le pilon, même bien saignés, ils auraient hurlé. T’as senti tes muscles se mettre en boule et partir comme sur un carreau à la pétanque.

Le supplice de la roue ! Ecartèlement remboursé par la sécu !

 

11 bassin de la villette et la neigeQuand tu sors samedi sous les flocons, tu ne sais pas encore que t’es un mauvais gaulois. Tu veux juste te bouger un peu. Chasser ta neurasthénie et vérifier si tu peux encore marquer ton  empreinte dans la neige. Tu t’es emmitouflé, aux pieds tes chaussures de montagne – qui ne servent plus que des jours comme ça - , t’ajustes le chapeau prends l’appareil et sorts.

D’abord c’est quoi un mauvais gaulois ? Pourquoi tu serais un gaulois ? Pourquoi tu serais mauvais ?

Ensuite, hein ! Des gaulois depuis Clovis, il n’y en a plus. Que des Francs. Bien avant il n’y en avait pas non plus, c’était une invention de César. Même Vercingétorix, il était Averne. Quant aux Francs, après les invasions par les Germains, les Wisigoths et autres barbares l’empreinte génétique doit être devenue confuse ?

C’est vrai, les peuples de Gaule buvaient de la bière. Moi aussi, mais pas dans la rue. Lui il avait sa canette, dès neuf heures et demi. Gaulois ! Dans le dico : expression triviale, « de manière truculente et licencieuse ». C’est pas ça. Le mot fort c’est donc mauvais.

 

Mauvais gaulois ! T’y penses… tu voulais remonter vers la Villette et longer le canal de l’Ourcq. Devant le bassin, quelques photos de la glace des bateaux mouchetés par les flocons. A certains endroits on se bouscule presque pour les photos. Là ils sont deux, avec deux sacs de sport, des trépieds, ils filment et flashent. Peu de bruit, tout est ralenti. Samedi matin sans école, parents et enfants jouent de la neige ; éclats de rire et petits pleurs. Près de la passerelle, un Vélib a été jeté sur la glace, celui là va disparaitre aussi sans empreinte. C’est bête…

 

Bête, mais pas mauvais. Mauvais c’est être méchant. Mauvais c’est annoncer le malheur par les augures. « Un mauvais garçon,  il a des façons pas très catholiques », un voyou d’hier !

Tu frissonnes de tout ce qui est mauvais. Le « mauvais gaulois » oblique, redescend vers le canal st Martin. Les « habitués » du canal font cercle autour de leur feu de bois. Quand tu passes sur le pont au-dessus d’eux, tu les entends casser les planches. Le feu est âcre. Comment peuvent-ils chanter autour ? Les véhicules de secours de la Croix-Rouge sont au repos sous la neige. Ce n’est pas leur heure. « Green Peace » n’est pas là pour mesurer  l’empreinte carbone. La fumée du braséro est libre de toute empreinte.

Mauvais c’est aussi être malveillant, nuisible. Zut, c’est trop !

 

L’empreinte des oiseaux dans la glace, te réconforte. Ils volent mais ils laissent leur empreinte dans la neige. Comme toi ! Le garçon qui lance le pain, tenu fermement par sa mère est un bon garçon. Le pain ne laisse pas d’empreinte, les oiseaux se le disputent. Les petits croutons n’ont pas le temps de toucher l’eau.

26 l'empreinte de l'oiseauLes petits chiens eux vont laisser leur empreinte, et pas que ça.

Et Oscar ?

Oscar pour moi c’était De Funès, ou l’écorché en plastique de la classe de sciences.

Pendant ta photo une femme passe. Poussant un landau plus capitonné qu’un carrosse de la reine d’Angleterre. Un garçonnet court  autour. Lâchant vivement le guidon de la poussette, il fait une boule de neige rapide, cherche où la lancer, puis la soulève juste au-dessus de lui ; elle se délite et retombe sans le toucher. Alors, il donne de grands coups de pied qui soulèvent la neige devant lui.

-         « Oscar !  Tout à l’heure je vais t’acheter des nouvelles chaussures. Tu devrais réfléchir à ce que tu veux. »

-         « Je sais, je veux des baskets. »

-         « Des baskets ? Tiens… »

-         « Oui ! Des baskets grises ! »

-         …

-         « Avec un cerf dessus … »

-         « Ça va être commode de trouver, ça ! »

Quelle empreinte va laisser cette basket grise à l’image d’un grand cerf ?

Deviendra-t-il un bon ou mauvais gaulois ?

 

Tu te prépares à rentrer, t’arrêtes juste devant la boutique Emmaüs ! La classe ! Du téléthon à Emmaüs, la charité moderne est un business. Marketing, design, se rendre visible. De tout ce qui est ramassé combien atteint le cœur de cible, celui qui en a besoin ? Voitures, immeubles, courriers, cadeaux inutiles…

 

Mais t’es un mauvais gaulois. D’un pas mal assuré tu traversais le pont verglacé de la rue Riquet. Combien étaient-ils, canette à la main, se tenant en cercle ondulant  comme des rugbymen après l’essai ? Tu descends du trottoir pour passer à coté. Ça discute « d’un gars qu’a du fric gros comme ça ». T’es presque de l’autre coté quand tu t’entends héler. Te retournes sans t’arrêter. Il te rattrape, t’accompagne en marchant de travers : « je vous parle comme à mon père, je sorts de prison, pouvez vous m’aider ? » Tu fais « non » de la tête et prononce « désolé ».  Il te dépasse, t’envoie le « mauvais gaulois » et disparaît.

 

L’empreinte ?

 

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commentaires

L

Votre cher concombre remercie le mauvais gaulois pour ces lignes et ses photos. Un vrai charme...Et si, un jour le bon gaulois apparaissait. Il en faudrait si peu! La rue a de ses inventions!


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